Marc (le père de Ian) et Theta sont venus nous aider à convoyer le voilier de Saint-Martin aux Açores. 23 jours de mer ci-après racontés par Marc:
J'ai rejoint le Seapossible à Saint Martin aux Antilles le 2 juin. Il était mouillé à Grand Case, à l'opposé de l'île par rapport à l'aéroport où j'avais retrouvé Theta, mon vieux complice américain d'autres aventures, en d'autres temps, juste arrivé de Seattle.

Tous deux étions invités par Ian et Marie à compléter l'équipage pour une traversée retour de l'Atlantique qui allait classiquement nous mener aux Açores. Les deux heures moites passées tous les quatre entassés avec nos bagages mais sans armes dans trois minibus collectifs (des momos dirait-on à Bali) coincés dans d'improbables embouteillages tropicaux nous ont convaincus qu'il ne fallait pas traîner à Saint Martin.
Une dernière journée consacrée à divers achats et procédures, puis sans écouter les conseils peu avisés d'un skipper professionnel qui nous promettait trois jours de pétole en mer, nous appareillons au matin du vendredi 4 juin. L'alizé (qui soufflera entre sud-est et nord-est selon les moments) nous permet de parer sans grand mal la pointe nord-est de l'île d'Anguilla, ultime terre émergée sur notre route atlantique nord. Un coup d'œil sur ses plages de sable blanc et c'est l'attaque de l'océan, cap au nord en direction générale des Bermudes. Certains y font escale, ce n'est pas notre intention mais la route nord vise à nous extraire de la zone où la route directe vers les Açores est impossible. De pétole dans ces premiers jours il n'y eut point.
Avec Marie et Ian, j'avais découvert, enchanté, le Seapossible ferraillant contre des vents de force 7-8 Beaufort en Manche en avril 2009. Ils commençaient à apprivoiser leur fier destrier des mers. Je les retrouve un an plus tard avec grand plaisir dans de toutes autres conditions, petit temps, grand soleil, mer bleue, chaleur. En trois semaines, j'allais constater qu'ils connaissent désormais leur Galapagos sur le bout des boutes, 9 mois de voyage autour de l'Atlantique obligent!


Tout de suite, nous nous installons dans un rythme de long cours. La première nuit, nous faisons des quarts de quatre heures deux par deux. C'est l'occasion d'initier Theta aux principes de base de la navigation en haute mer, lui qui n'a aucune expérience en ce domaine.



Il part donc de quasi rien, et la question de la langue limite encore un peu plus les nuances de l'instruction vu notre manque de vocabulaire spécialisé en anglais. Le dictionnaire trouvé à bord est d'un recours modéré, car si on y trouve la traduction de lofer (to luff), de choquer (to slacken), pas d'indication sur abattre, au près ou vent arrière. Nous nous débrouillerons donc, et Theta aussi, avec les instructions précises de Ian qui lui confie la veille du bateau et de son équipage en indiquant les conditions possibles qui imposent qu'on le réveille pour changer une voile, prendre un ris, affaler le génois etc.
Car dès la deuxième nuit, nous passons à des quarts de deux heures, chacun seul, Theta compris, aux prises avec la nuit, les mouvements du bateau, la crainte d'un cargos sur une route de collision: échaudés dès la première journée, nous avions dû nous dérouter pour laisser passer un certain Marinella – Toni Rossi, le retour – qui faisait mine de ne pas nous avoir vus, ou peut-être ne nous avait-il vraiment pas vus? Dans les 3 semaines suivantes, nous en croiserons peu, des cargos, et jamais de si près. L'océan est vaste! Seule rencontre intéressante, celle d'un porte-conteneurs qui nous apprendra par la radio, par la voix d'un sympathique marin équatorien, que la France avait fait match nul avec l'Uruguay dans son premier match de coupe du monde de football. C'était déjà décevant, mais seulement le début d'une coupe calamiteuse! Nous avons eu peu d'autres nouvelles, il était très difficile de capter RFI sur la radio du bord, étions-nous en dehors de leur cône d'émission (le Sea Possible captait bien mieux RFI dans sa transat aller...), sur une mauvaise fréquence? En tout cas, plus facile de capter la BBC ou la radio cubaine (non, le Che n'est vraiment pas mort!) ce qui nous laissa à l'écart du tumulte du monde pendant cette traversée. Quelques jours plus tard, on comprit tout de même en écoutant une radio hispanophone que le Mexique avait quasiment éliminé la France en la battant 2-0 et encore quelques jours plus tard que l'Afrique du Sud avait terminé le travail : pauvre équipe de France....
La première semaine, nous avons eu à nous déterminer sur la route que nous allions suivre: faire obstinément du nord et même du nord-nord-ouest pour atteindre dès que possible les vents de secteur ouest associés aux dépressions qui naissent du côté de Terre Neuve, vivent en traversant l'Atlantique d'ouest en est et viennent mourir quelque part en Europe? Certains adoptent cette option mais nous avons opté pour la route la plus directe possible vers les Açores, pour éviter les risques de vent fort associé aux dépressions et surtout pour réduire la distance à parcourir, de l'ordre de 2100 milles en route directe. Du coup, après avoir laissé derrière nous les alizés, nous avons rencontré beaucoup de vents faibles en « chevauchant » la dorsale qui étend l'anticyclone des Açores vers le sud-ouest, zéphirs insuffisants à propulser correctement les 13 ou 15 tonnes d'acier du Sea Possible. La deuxième et la troisième semaines ont ainsi été parfois éprouvantes, avec des journées entières passées à essayer de tirer le meilleur parti de vents ne dépassant pas les 5 nœuds, et certains jours encore moins. Ce bateau préfère nettement la brise: à partir de 8 nœuds, il démarre, à 12 nœuds il trace vraiment sa route sans pâtir trop du clapot, sans beaucoup gîter quelles que soient la force du vent ou l'allure du bateau. Mais à l'espoir de faire route directe vers l'île de Faial et son port à Horta, notre objectif initial aux Açores, a parfois succédé une certaine frustration.
Nous avons consacré, Ian et moi, beaucoup de temps à prendre la météo. Pour cela, nous disposions d'une radio BLU et d'un ordinateur portable muni du programme NavtMsgs grâce auquel s'inscrivaient progressivement, quand la réception était suffisamment bonne, les cartes envoyées par la station météo de Boston, et en fin de traversée par la station britanique de Northwood. Ces prises de météo rythmaient les 24 heures avec une séance de fin d'après midi et une autre de fin de nuit. De la lecture des cartes de prévision s'ensuivaient inmanquablement des interprétations contradictoires auxquelles Ian et moi aimions nous adonner, amusant souvent Marie, l'énervant parfois, avec in fine peu de conséquences, le bateau n'étant pas suffisamment rapide pour aller chercher telle ou telle option stratégique qu'aurait suggérée l'analyse de la météo. Nous avions pour réfléchir la ressource du livre référence en la matière : Météo et stratégie du célèbre et néanmoins cousin Jean-Yves Bernot.
Une autre préoccupation quotidienne était la gestion de l'énergie à bord. Non pas celle des quatre membres de l'équipage dont il faut bien avouer qu'elle fut parfois déclinante quand s'accumulait le manque de sommeil vraiment réparateur, chacun dormant quand il ou elle le pouvait, le plus longtemps et le plus souvent possible, nuit et jour.




L'énergie en question, c'est celle qu'il faut bien produire et stocker dans des batteries pour alimenter la radio, les micro-ordinateurs – qui ne servent pas seulement à analyser les fichiers météo mais aussi (surtout?) à visionner les épisodes de Dr. House – merci Bibou, merci Laure – déployant jour après jour ses séries de diagnostics créatifs, de méchancetés drôles et de prescriptions improbables, au grand plaisir des fans de l'équipage – et à la grande surprisse de Theta qui ne faisait qu'entendre les dialogues – l'éclairage, le frigo malgré le peu de denrées fraîches à conserver au-delà des dix premiers jours, le pilote automatique... De quoi disposons-nous à bord pour générer cette électricité? D'un très efficace panneau solaire, qu'on oriente à la main pour suivre la course du soleil au long de la journée grâce à un système ingénieux de cordages installés par Ian sur la balcon arrière (difficile de breveter ce système), d'une éolienne poussive par petits airs, il lui fallait au moins 8 noeuds pour tourner depuis des attaques perfides des éléments subies du côté des Canaries, et du moteur à gasoil. Un brave Perkins celui-là! Autant il nous avait fait des misères en Manche l'année précédente en calant à des moments délicats – à vrai dire, ce n'était pas de son fait, le circuit d'alimentation s'étant révélé si peu étanche à l'air qu'il avait fallu rapidement le remplacer – autant il s'est montré tout autour de l'Atlantique d'une robustesse et d'une fiabilité exemplaires, démarrant au quart de tour, ronronnant heure après heure comme un chat au coin du feu. Reste que Ian étant un brin angoissé, et la jauge hors service (a-t-elle jamais été en service d'ailleurs?), nous étions incapables de connaître l'état réel de remplissage du réservoir, 450 litres (?) à plein au départ des Antilles, une consommation estimée de 2 litres, 3 maximum, par heure, il nous était fortement recommandé de ne pas le solliciter. Du coup, nous avons été très économes pendant les deux premières semaines. La troisième, avec les Açores qui n'approchaient que mille par mille dans des conditions anticycloniques persistantes à défaut d'avoir été surprenantes, nous avons passé des heures à nous interroger sur la pertinence de le faire tourner. Au final, pour apaiser nos angoisses de possible panne sèche, nous décidâmes trois jours avant l'arrivée de changer d'objectif: Flores, l'île la plus occidentale de l'archipel, plutôt que Faial, nous avions d'un coup diminué de plus de 100 milles la distance à parcourir! Ce n'est qu'en refaisant le plein de carburant que nous saurions ce qui nous restait dans le réservoir... et que nous pourrions conclure sur notre plus ou moins bonne gestion de l'affaire : avons-nous été un peu, beaucoup, très, trop précautionneux? En fait, à Flores, il n'y a pas de pompe sur le port, et nous n'y ferons qu'un petit ravitaillement de 60 litres. L'incertitude persistera jusqu'à Horta.
L'eau douce était l'autre ressource à surveiller comme l'huile sur le feu. Les réservoirs en inox du Sea Possible sont censés en contenir 500. Là encore, le sens légendaire de l'économie et de la précaution de Ian fit la loi: interdit d'en user pour autre chose que le thé, le café et l'eau de cuisson des pâtes et du riz, et encore à compléter avec de l'eau de mer. L'eau douce était proscrite même pour se laver les dents, mais je crois bien qu'il y eut quelques écarts discrets de ce côté-là... Bien sûr, les bouteilles d'eau en plastique qui remplissaient les coffres au départ des Antilles restèrent inentamées, en réserve, et ce n'est qu'au port à Flores, que nous entamâmes le deuxième réservoir.
Pour le reste, pour nous occuper, des livres, il y en beaucoup à bord et j'en avais apporté aussi, des polars, Michael Connelly et Fred Vargas en vedettes, de la poésie française et de la littérature contemporaine;

et puis de la musique, surtout pour moi la nuit sur mon iphone que j'avais bien rempli avant de partir (ah! Léo Ferré, la MPB, Musica Popular Brasileira, Miles Davis au milieu de la nuit, et tout le reste, que de bonheurs!).
Et puis un peu de pêche, surtout dans les premiers jours où Ian fit merveille avec l'investissement à très bon escient d'un rappala magique à Saint Martin: un barracuda, mais rejeté pour cause de possible ciguatera,

puis trois wahoos pris en quatre ou cinq jours, quel délice que ce poisson royal, et même une dorade coryphène attrapée de façon très réflexe et hissée sur le pont puis rendue à la mer pour contenter une partie notable de l'équipage et satisfaire son sens de l'esthétique et de l'éthique.



Guirlande de poissons séchés
Et puis aussi une table de poker à laquelle Ian et Marie nous convinrent pendant quelques jours en milieu de traversée. Theta nous avait dit avoir joué et gagné souvent, en son temps, pour moi c'était de très vieux souvenirs corses de poker avec François, pas encore père de Matthias, il y des décennies. Le type de poker pratiqué était différent, mais les principes les mêmes. Forts de leur expérience, Ian et Marie nous ont d'abord battus facilement, puis les parties sont devenus plus disputées au fil des jours jusqu'à ce que Theta et moi tiennions jusqu'au bout. Une fois que nous avons gagné notre première partie, le poker à quatre semble avoir perdu son attrait à bord...
On ne répétera jamais assez qu'en croisière, on dort encore et encore, et c'est exactement ce que je vais aller faire quand j'en aurai fini de ce quart de nuit, un des derniers. Après une extraction brutale du sommeil, ces quarts étaient toujours pour moi des moments privilégiés, très propices à l'écoute de la musique avec mes écouteurs, et quand les conditions le permettaient, à l'écriture. Je ne m'en suis pas privé. Et le jour, que fait-on d'autre ? On pense aux repas qu'on va préparer, on prépare ces repas, on les mange, bien assaisonnés de cette délicieuse salsa aux piments du Cap Vert, on en reparle encore, et surtout on parle, n'est-ce pas Theta, de tout ce qu'on n'a pas à bord, du poulet et de la viande rouge, des salades, des restaurants de tel et tel endroit où l'on a dégusté tel ou tel plat, ceux qu'on se promet pour l'avenir. Bientôt la terre et ses trésors gastronomiques...
Le temps des douches est également très important!




On peut aussi essayer de se couper les cheveux mais le résultat n'est vraiment pas terrible!
Mais plus que tout, on observe l'océan, ses surfaces hypnotiquement changeantes, parfois tranquilles, bien trop tranquilles, parfois plus animés, dans l'attente de l'événement, de l'aileron de requin, du jet de baleine, qui viendra ponctuer la journée.


Les dauphins furtifs ou en représentation exubérante (que les vidéos que j'ai faites avec mon petit appareil photo ne rendent pas si mal), un cachalot curieux, un autre plus distant, une ou deux tortues évasives et plongeuses, des puffins joueurs, des méduses à voile en nombre infini; et même une troupe de petits rorcals (8 mètres quand même, les petits!), tous ont bien égayé nos journées, sans compter les oiseaux, puffins, sternes.... Des navires aussi, mais plutôt rares, et un voilier unique qui nous dépassa sans même nous jeter un coup d'oeil, alors que nous faisions des routes quasi parallèles, vent arrière, dans une aube brumeuse de bout du monde, était-ce un vaisseau fantôme?
Au 23ème jour de navigation, nous avons fini par entrer dans le charmant petit port de Lajes au sud-est de Flores.

Bourgade tranquille, surtout en ce week-end de fête de San Pedro au cours duquel les habitants de la bourgade voisine de Fazenda organisaient un repas de soupe de poissons offert gratuitement à tous ceux qui se présentaient. Nous nous sommes présentés à 7 car à l'équipage du Sea Possible venaient de se rajouter Claire, Léna et Bibou, arrivées après quelques péripéties jusqu'à Flores, et nous avons été parfaitement accueillis. On s'est régalé de cette soupe épaissie de pain, accompagnée de poissons divers et servis à volonté, de succulentes pommes de terre. Nous avons aussi été les clients ravis d'un restaurant en haut du village, tenu par André, un Belge installé ici depuis 32 ans et dont la viande fut un régal, fondant dans la bouche. Il est vrai que toutes les vaches que nous avons vues à Flores (et il y en a deux pour chacun des 4000 habitants de l'île) disposent d'une herbe abondante, succulente, l'eau ne manque pas à Flores, surtout après le long et pénible hiver subi cette année (le pire en 40 ans nous a-t-on affirmé). Nous nous sommes régalés de quelques balades physiques et humides sur les reliefs volcaniques de l'île pendant ces journées d'escale également ponctuées de rendez-vous devant des télés de bistrot où étaient retransmis les matchs de la coupe du monde. Hier, le Portugal a été éliminé par l'Espagne, sans que cela ne déclenche beaucoup d'émotions locales, les Açoriens et en particulier ceux de Flores se sentent-ils portugais?





Enfin, nous sommes repartis le 30 juin pour Horta, sur l'île de Faial, à 130 milles à l'est-sud-est.

Un bon vent d'ouest nous y a menés en une vingtaine d'heures, avec Léna, Claire et Bibou un peu affalées à fond de cale.


A Horta, la tradition veut que les voiliers laissent une trace de leur passage sur les quais du port!
Demain, 2 juillet, ce sera le retour vers Paris via Lisbonne. J'étais parti de France le 2 juin, c'est un mois très particulier qui s'achève et je peux dire que oui, vraiment, il m'a apporté ce que j'étais venu chercher, un détachement des impératifs de temps, une interrogation sur le sens à donner au mot urgence et beaucoup d'autres impressions trop personnelles pour les décrire ici. A chacune et chacun de vivre cela, une fois au moins dans sa vie!
Merci aux heureux co-propriétaires du Seapossible qui ont permis tout cela!
Marc L
Merci à vous! Nous voilà à nouveau tous les deux, aux Açores mais toujours au milieu de l'Atlantique. Il nous reste encore 1300 Milles (soit 10 à 15 jours de mer) à parcourir avant de rejoindre notre cher port de Paimpol. Le retour est prévu autour du 20 juillet. Alors à très vite!





























































Commentaires